Dette publique : on accable Nicolas Kazadi pendant que le spectre du réendettement se rapproche
En opposant à l’ancien ministre des Finances ses propres emprunts commerciaux, Steve Wembi et AfricaNews RDC passent à côté de l’essentiel : le débat ne porte pas sur l’existence de toute dette commerciale, mais sur la transformation rapide de la structure, du coût et de la trajectoire de l’endettement congolais depuis 2024.
À la suite des mises en garde de Nicolas Kazadi sur l’évolution de la dette publique, le journaliste Steve Wembi, proche de l’AFC/M23 et AfricaNews RDC, ont cru déceler une contradiction : l’ancien ministre critique le recours à une dette commerciale coûteuse, notamment l’Eurobond émis en 2026, alors que son ministère avait contracté environ 150 millions de dollars pour achever le Centre financier de Kinshasa.
L’argument paraît solide jusqu’à l’examen des chiffres et de la nature des deux opérations.
52 millions de dollars d’intérêts sur 150 millions ?
Il a été affirmé que le financement du Centre financier, contracté à un taux de 11,5 %, entraînerait des remboursements de 26 millions de dollars par semestre, soit 52 millions par an, présentés comme le coût annuel des intérêts.
Or, 150 millions de dollars à 11,5 % représentent environ 17,25 millions de dollars d’intérêts par an.
Les échéances de 26 millions par semestre comprennent donc le remboursement du capital et des intérêts. Les présenter intégralement comme une charge financière revient à confondre le coût de la dette avec son remboursement.
La comparaison avec un Eurobond devient alors trompeuse : dans un cas, on additionne principal et intérêts ; dans l’autre, on observe surtout les intérêts, le principal étant remboursé à l’échéance.
Une dette commerciale ponctuelle n’est pas un changement de structure
Nicolas Kazadi n’a jamais affirmé que la RDC devait exclure tout financement commercial. Son argument est plus précis : une dette coûteuse doit financer un projet clairement défini, immédiatement exécutable et suffisamment avancé pour que les intérêts ne courent pas longtemps avant la mise en service de l’actif.
Le Centre financier et l’Arena correspondaient, selon cette logique, à un besoin immédiat. Les travaux étaient déjà avancés, le constructeur avait préfinancé une partie du chantier et des factures devaient être réglées. Le financement ne visait donc pas un projet encore au stade des études ou des appels d’offres. Le bâtiment a d’ailleurs été inauguré en décembre 2023, quelques mois après la finalisation des opérations de financement.
La question centrale est celle du délai entre le début du paiement des intérêts et la mise en exploitation de l’investissement.
L’Eurobond et le coût du temps
L’Eurobond émis en 2026 change d’échelle. Ses deux tranches, rémunérées à 8,75 % et 9,5 %, représentent plus de 114 millions de dollars d’intérêts annuels, soit plus de 300.000 dollars par jour. Après trois mois, près de 30 millions de dollars avaient déjà couru, alors que l’essentiel des ressources n’avait pas encore été utilisé.
C’est ce mécanisme que Nicolas Kazadi critique : lever immédiatement, à près de 9 %, des fonds destinés à des investissements dont certains ne produiront leurs effets qu’après plusieurs années.
La différence avec le Centre financier est donc nette. Dans un cas, l’emprunt accompagne un projet presque achevé et des paiements urgents. Dans l’autre, les intérêts courent sur la totalité des fonds dès leur mobilisation, indépendamment de la vitesse d’exécution des projets.
Le véritable enjeu : la transformation du portefeuille
La polémique sur les 150 millions de dollars du Centre financier détourne l’attention de l’avertissement principal : la RDC pourrait être en train de modifier rapidement la structure de sa dette.
Lorsque Nicolas Kazadi quitte le ministère des Finances en 2024, l’endettement public reste principalement composé de financements concessionnels, caractérisés par des taux faibles, des maturités longues et des périodes de grâce importantes. Les emprunts commerciaux existent, mais restent minoritaires.
Depuis, les Bons et Obligations du Trésor, dont l’encours se situait autour de 500 millions de millions de dollars en juin 2024, représentent aujourd’hui plus de 3,4 milliards de dollars. S’y ajoutent l’Eurobond de 1,25 milliard de dollars et d’autres financements commerciaux…
La question n’est donc pas de savoir si la RDC a déjà contracté une dette commerciale. Elle l’a fait. Il faut plutôt mesurer la part désormais occupée par cette dette dans le portefeuille global et la vitesse à laquelle elle progresse.
Une dette commerciale ponctuelle de 150 millions de dollars n’a pas le même effet qu’une accumulation de plusieurs milliards de financements coûteux et parfois plus courts.
Le piège du ratio dette/PIB
Le fait que la dette publique reste inférieure à 20 % du PIB ne suffit pas à conclure que la marge d’emprunt est illimitée.
Il faut aussi tenir compte des recettes publiques. La RDC mobilise une faible part de sa richesse nationale sous forme de recettes fiscales. Une dette représentant 20 % du PIB n’a pas le même poids dans un pays qui collecte 10 % du PIB que dans un pays qui en collecte 25 ou 30 %.
Les analyses de soutenabilité examinent donc également le service de la dette rapporté aux recettes publiques, et pas seulement le stock de dette rapporté au PIB. Une hausse rapide de la dette commerciale peut alourdir le budget même lorsque le ratio dette/PIB demeure modéré.
Comparer des trajectoires, pas seulement des niveaux
Les exemples du Ghana, du Sénégal ou du Congo-Brazzaville ont été contestés au motif que ces pays affichent aujourd’hui des ratios de dette supérieurs à celui de la RDC.
Mais Nicolas Kazadi ne prétend pas que la RDC se trouve déjà dans la même situation. Il compare des trajectoires. Ces pays ont souvent commencé avec des niveaux d’endettement maîtrisés, avant de multiplier les Eurobonds, les émissions domestiques et les emprunts à taux élevés. Le service de la dette a ensuite absorbé une part croissante de leurs recettes.
L’enjeu est donc d’identifier une trajectoire risquée avant qu’elle ne devienne irréversible.
Le Centre financier, un contre-exemple mal choisi
Présenté comme la preuve d’une contradiction, le financement du Centre financier illustre plutôt la distinction défendue par Nicolas Kazadi.
Il s’agissait bien d’une dette commerciale, et son coût pouvait être discuté. Mais elle finançait un projet avancé, nécessitant des paiements immédiats et mis en service quelques mois plus tard. On peut auditer le coût ou le modèle économique de l’opération, mais cela ne la rend pas équivalente à une transformation progressive de plusieurs milliards de dollars de la dette publique.
Une dette commerciale ponctuelle, contractée pour achever rapidement un actif, n’est pas économiquement comparable à un changement structurel du portefeuille vers des financements plus chers.
Une question de fond
La RDC n’est pas aujourd’hui un pays surendetté. Elle dispose encore d’une marge de manœuvre, mais celle-ci doit être utilisée avec discernement.
Le pays devra continuer à emprunter pour financer son développement. La discipline consiste à choisir le bon instrument pour le bon projet : financement concessionnel lorsque la maturation et l’exécution sont longues ; financement commercial lorsque le projet est mûr, immédiatement exécutable et capable de produire rapidement ses effets.
Derrière les 150 millions du Centre financier et les 1,25 milliard de l’Eurobond se trouve donc une question plus importante :
la RDC utilise-t-elle son faible niveau actuel d’endettement pour accélérer intelligemment son développement, ou commence-t-elle à suivre une trajectoire qui pourrait alourdir durablement le service de sa dette ?
Le débat ne sera pas tranché en confondant 17 millions de dollars d’intérêts avec 52 millions de dollars de remboursement annuel.
En économie, il y a trois temps : le temps de la création de richesse, le temps de sa dilapidation, puis le temps de la dépendance. Aux Finances, Nicolas Kazadi avait entrepris de reconstruire les marges de l’État : triplement du budget, forte progression des recettes, retour durable au FMI et mobilisation de plusieurs milliards de dollars de financements extérieurs. Doudou Fwamba a hérité de cette dynamique en juin 2024 et risque d’incarner celle qui les dilapide. Et lorsque les ressources seront dilapidées, le pays entrera dans la troisième catégorie : celle des nations qui, faute d’avoir su préserver leur souveraineté financière, finissent par subir la domination des autres.



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